UNE INTERVIEWE D’EZRA DANS LE CADRE D’UNE ETUDE DU CENTRE ACADEMIQUE RUPPIN PAR NOTRE CAMARADE AMANDINE DESILLE.

Ecrit par Ezra Banoun sur . Publié dans

J’ai rencontré Ezra dans un café à Tel Aviv fin août 2012. Nous avons réalisé cet entretien dans le cadre d’une étude menée par l’Institut pour l’Immigration et l’Intégration Sociale du centre académique Ruppin.

Ezra Banoun : Vous devez comprendre qu’Israël a été considéré comme un corps étranger par la communauté juive. Pendant une longue période, le monde juif ne voulait pas investir en Israël, et ne souhaitait pas non plus y envoyer ses élites. Le monde juif a envoyé ses problèmes sociaux vers Israël : ses personnes âgées, ses handicapés et ses malades. En France, les juifs plaçaient leur argent en Suisse plutôt qu’en Israël. Israël s’est construit indépendamment de la richesse du monde juif. Naturellement, Israël s’est construit grâce au travail intensif et avec les syndicats. Jusqu’aux années 90, les aspects publics étaient très importants, ce qui entraînait des conséquences désastreuses au niveau de la gestion. Israël a dû se repenser. Ce que je veux dire, c’est que le monde juif a commencé à s’intéresser à Israël après le monde non-juif. Je répète, le monde juif n’investissait pas en Israël.

A partir des années 90, Israël s’est donc développé au niveau international grâce au secteur high-tech. Ceci a été possible grâce à deux facteurs essentiels : l’Alyah venant des anciens pays de l’URSS et un effort exceptionnel pour stimuler la Recherche & Développement. Parmi les olim russes il y avait beaucoup de Maskilim. Ils avaient une autre approche. Quand Israël rencontre une nouvelle approche, il ne se ferme pas. Ceci a conduit à une croissance exponentielle de nouvelles entreprises dans tous les secteurs, et non pas seulement dans le secteur high-tech. Par exemple, toutes les entreprises majeures comme Tnuva ou Strauss se sont équipées d’équipements de pointe, de production assistée par ordinateur… qui ont permis au pays de continuer de se développer même en temps de crise. Nous appelons ceci Yazamout, l’entreprenariat.

Cette situation a créé un autre problème : en effet, à la même époque, les jeunes diplômés juifs du monde entier avaient de moins en moins la possibilité de trouver  des emplois à la hauteur de leurs capacités. A partir de 2002, de façon brutale, et alors qu’Israël traversait une période de dépression psychologique – c’était après la seconde intifada -,  des milliers de diplômés de France et du reste du monde occidental sont venus en Israël. Par exemple, dans le cas de la France, alors que dans le passe l’âge des olim étaient plutôt élevé, les nouveaux arrivants étaient des jeunes. Certains de ces jeunes ont étudié ou travaillé au Japon ou à Londres précédemment. C’était nouveau. Entre 1948 et 2002, seuls près de  500 olim diplômés de l’Enseignement Supérieur de France  avaient fait Alyah. En 2002, un nombre similaire de français titulaires d’un diplôme de l’Enseignement Supérieur sont arrivés en l’espace d’une année. Ce phénomène s’est reproduit chaque année depuis 2002 Au jour d’aujourd’hui, 5000 Olim français détiennent un diplôme de l’Enseignement Supérieur de France.. Pour ces 5000 personnes, l’intégration est essentielle. Et ce phénomène qui touche les Olim français a également touché les juifs d’Angleterre, des Etats-Unis… etc.

En 2005, nous avons créé une association nouvelle car nous ne souhaitions pas que les membres de l’Alyah arrivent en Israël, regardent  Israël avec une approche  franco-française, soient rejetés par les employeurs et le marché israélien  et se sentent obligés de rentrer en France. Les Grandes Ecoles n’étaient pas très représentées. Des anciens élèves de Grandes Ecoles sont arrivés, et des anciens élèves d’universités ont suivi. C’est amusant car le phénomène a commencé « par le haut ». En 2005, nous avons donc créé le « Programme Grandes Ecoles et Universités PGEU ». Quand nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas un problème qui touchait que les français, nous avons créé Gvahim. Gvahim a demandé l’aide de sponsors industriels. A ce moment-là, la tendance des sponsors de Gvahim a été de donner la priorité au soutien  des anglophones et l’anglais est devenu la langue exclusive de Gvahim.

L’intégration de l’AlyahMaskila est importante afin de développer de nouvelles choses dans la Yazamout. Ces Olim sont un exemple pour les autres aussi. AMI prend en compte tous les Olim. Souvent, les gens faisant face à des difficultés se tournent vers AMI, les gens qui sont dans une situation de metzuka, soit des gens dans le dénuement. AMI essaie de tendre la main à des gens se trouvant en metzuka. Ce que nous faisons à l’AAEGE est différent : nous ne voulons pas que les gens se satisfassent d’un travail de survie. Nous voulons qu’ils visent des postes de haut-niveau (recherche, high-tech, entreprenariat). L’hébreu est donc très important. C’est pourquoi nous nous sommes retirés de Gvahim et avons créé l’AAEGE. Gvahim était arrivé au paradoxe suivant : de nombreux Olim français arrivaient en Israël en parlant mal l’anglais et un peu d’hébreu. Ils ont placé tous leurs efforts dans l’apprentissage de l’anglais, ont obtenu un emploi dans un environnement anglophone, et a moins de perdre leur emploi, ils ne parlaient toujours pas hébreu. Par exemple, si vous souhaitez participer au programme « la Ruche », tout est en anglais ! Les sponsors sont surtout anglo-saxons.

Nous cherchons à faire venir des juifs français instruits, et si possible, les meilleurs d’entre eux. Certains professeurs enseignent en France et en Israël. Nous voulons créer une élite – franco-israélienne – qui occuperait tous les postes existants dans le monde académique, la politique…

Amandine Desille : Quelle est votre opinion sur les Olim français qui travaillent en France et en Israël, voyageant entre les deux pays de façon régulière ? Quel est l’impact sur leur intégration ?

Ezra :Je pense que le problème est que l’idéologie de la Sochnut s’est construite alors que l’immigration ne comportait quasiment pas de diplômés de l’Enseignement Supérieur. En 1979, quand je suis arrivé en Israël, l’idéologie était de peupler le pays : la quantité d’olim était prioritaire et leurs capacités professionnelles n’étaient pas prises en compte. Nous avons construit de nombreuses nouvelles maisons en Judée Samarie en pensant que les olim de Russie iraient s’y installer. Ce n’est pas arrivé, et un problème de logement a commencé de l’autre côté de la ligne verte. La Sochnut a peur : elle avait l’habitude de discuter avec 2000 personnes âgées qui ne parlent pas hébreu et qui souhaitent s’installer à Netanya. Elle a peur de dire à des ingénieurs : « apprend l’hébreu, apprend l’hébreu sérieusement, et commence à l’apprendre avant même de venir en Israël ». Ils arrivent en Israël et ils n’ont pas le temps d’apprendre l’hébreu. En effet, pour des raisons économiques, ils cherchent un travail de survie : ce travail de survie peut également prendre la forme d’un travail partiel en France.

Je connais quelqu’un qui est venu de France. Il est expert- comptable. Il découvre qu’en Israël, pour exercer sa profession, il doit repasser un examen. Il abandonne. A la place, il voit qu’en Israël, il peut trouver de nombreux professionnels plus efficaces et moins chers qu’en France. Il monte une société qui emploie des dizaines de personnes qui vendent des assurances aux clients de France. Il est plus compétitif que ses concurrents français et développe un marketing plus élaboré. A Paris  il reçoit les factures de ses fournisseurs français et encaisse les paiements de ses clients. Son entreprise est constamment en expansion.

Mais d’autres organisations, comme AMI, refusent l’idée des immigrés retournant en France. Ils veulent donner la possibilité aux gens de travailler immédiatement. Si nous disons « vous DEVEZ parler hébreu », les Olim ont l’impression que la Sochnut les a bernés en ne leur disant pas plus tôt. Tu sais, il existe des oulpanim qui te permettent de passer du niveau ? au niveau?en quelques mois. Le niveau ? est nécessaire pour s’en sortir en Israël.

Je vais te donner un autre exemple : une femme est venue en Israël en suivant son idéologie religieuse. Ceci est un autre problème en Israël : le motif de l’immigration n’est pas nécessairement national. Il peut être religieux. Dans ce cas, elle a suivi un parcours « classique » : elle s’est installée à Jérusalem, où elle s’est sentie isolée, et elle s’est mariée rapidement. Probablement, elle n’a pas trouvé un partenaire juif qui lui correspondait en France. Elle vit dans un monde très religieux. Il y a des quartiers à Jérusalem qui sont entièrement franco-israéliens. Dans son cas, le mariage a échoué alors qu’elle avait déjà deux enfants. Disons qu’elle avait un niveau culturel équivalent à triple A et il avait un niveau culturel B-… Cette femme vit un drame. Elle pense que son rôle, son devoir en tant que femme juive est d’accepter ce drame. Elle ne croit plus en elle. Elle a rejoint l’AAEGE Israel pour trouver un emploi. C’est seulement à ce moment-là, qu’elle a envisagé de divorcer. Maintenant, elle vit ailleurs qu’à Jérusalem, et elle s’est remariée. Elle a retrouvé sa fierté et son sourire. Il est difficile de planifier sur le long terme, tu sais. 

Maintenant, abordons le sujet des français qui travaillent dans des sociétés franco-israéliennes. Je connais une femme qui a une quarantaine d’années. Elle est une chercheuse de très haut niveau dans le domaine de la chimie. Elle est célibataire et elle veut vivre à Tel Aviv. Tel Aviv c’est excellent. Tu n’as pas besoin de voiture, tu peux sortir et il y a beaucoup de célibataires. C’est un endroit idéal pour s’amuser. Cependant, le loyer est très élevé, et il augmente chaque année. Beaucoup de gens ne peuvent plus vivre à Tel Aviv et quittent la ville. Les prix ont commencé à grimper à partir d’Allenby, puis partout à Tel Aviv. Pour des raisons alimentaires, elle a accepté un emploi de ventes par téléphone. Elle ne gagne pas beaucoup et elle a beaucoup de dépenses. Ce type d’emploi est abrutissant. A chaque fois qu’elle obtient un entretien d’embauche – dans des entreprises comme TEVA -, ils ne la prennent pas, parce qu’elle n’a pas confiance en elle. Elle est sur la défensive, et les employeurs ne comprennent pas. Quand ils lui posent des questions, elle répond de façon agressive. Elle a commencé à se sentir mal, déprimée, même malade, et elle pensait rentrer en France. Quand elle s’est tournée vers Gvahim, on lui a dit qu’elle était surexcitée. Puis, elle est venue vers nous. Je lui ai dit « tu dois arrêter de travailler à ce call center, tu vas te trouver un colocataire pour partager le loyer, et tu vas retrouver ta santé et ton courage. On va trouver un centre de recherche où ton diplôme a de la valeur ». L’AAEGE Israel l’a aidée à valider son doctorat en Israël. Nous avons beaucoup d’expérience dans ce domaine – l’obtention d’équivalences en Israël. Maintenant, elle gagne bien sa vie. Cependant, son hébreu n’est pas assez bon pour écrire ses propres rapports : elle a atteint le plafond de verre. Toutes les personnes vulnérables touchent ce plafond de verre. Elle accepte ce plafond sans se fixer ses propres limites.

L’arrivée d’Olim ayant un diplôme de l’Enseignement Supérieur de France reste stable. Entre 300 et 500 arrivent chaque année depuis 2002. Nous n’arrivons pas à augmenter ce nombre. Certains de ces Olim ont vraiment bien réussi. Nous considérons que c’est un succès pour l’association quand des personnes atteignent des postes importants et franchissent « le plafond de verre » des la première génération.

Nous avons toujours des problèmes à régler.

Le premier problème est le suivant : l’administration française est sur la défensive. Elle ne veut pas convaincre. Dans le passé, la France était la résidence de peintres, d’artistes… Aujourd’hui, la France a peur de perdre ses professionnels, ses scientifiques et même ses artistes.  Alors, elle déploie des stratagèmes s pour garder ses élites pour elle. Ainsi, dans le monde entier, pour être docteur, tu dois étudier cinq à six ans. Puis, il faut faire un stage, ou un internat à l’hôpital. Puis, tu écris ta thèse, ce qui te permet d’obtenir ton MD. Enfin, tu prépares ta spécialité. A ce moment-là, tu es inscrit à l’ordre des médecins dans ta spécialité. En France, il faut étudier six ans. Ensuite, tu prépares ta spécialité pendant 3 à 5 ans. Puis, en parallèle à la thèse, tu fais l’internat une année. La France a déplacé le stage et la thèse après la spécialité ce qui revient à repousser de 3 à 5 ans l’âge ou l’étudiant est reconnu comme médecin. Les médecins arrivant des Etats-Unis ont étudié six ans et demi, alors que les médecins  français ne peuvent venir qu’après 10 a 12 années d’étude et ont déjà plus ou moins 33 ans. A cet âge, ils sont généralement mariés et ont des enfants. C’est plus difficile de quitter la France.

Quand un titulaire de diplôme paramédical (orthodontiste, physiothérapeute, audiologue, podologue) arrive en Israël, il doit pour obtenir le permis d’exercer sa profession faire la preuve que son diplôme est un diplôme de l’Enseignement Supérieur de 1er cycle. Les Autorités Françaises refusent de fournir cette attestation.

Je vais te donner un autre exemple. Il concerne les études qui mènent à devenir expert- comptable. En France, on peut devenir expert- comptable après une licence. Après cette licence, on peut faire un master. J’ai rencontré une femme qui a obtenu sa licence en expertise comptable, puis elle a fait un master mais dans un autre domaine. Lorsqu’elle est arrivée en Israël, elle a cherché à valider son master. Maintenant, elle a besoin de montrer qu’elle est experte comptable pour une agence parapublique – ce qui correspond à sa licence. Le Misrad hahinuch demande son baccalauréat, sa licence et son master. Elle doit prouver que sa licence en comptabilité équivaut à un master en comptabilité en Israël, les deux conduisant à devenir expert- comptable. Lorsqu’elle a écrit à l’administration française pour le prouver, personne n’a répondu.

A l’inverse, je vais te donner un exemple où l’administration israélienne est problématique. En Israël, plus tu es près de l’état, plus le concept de proteksia est important. Les syndicats sont très proches des fonctionnaires de l’administration… Ils imposent de nombreuses vérifications qui deviennent des obstacles. Plus particulièrement dans le secteur de la santé, les syndicats sont très forts. La pratique est la suivante : les médecins professionnels veulent s’orienter vers le secteur privé tout en gardant un pied à l’hôpital public. C’est-à-dire qu’ils veulent être chef de service dans un hôpital public, tout en ouvrant une clinique privée et en passant le plus clair de leur temps à la clinique. Cette stratégie implique qu’ils aient  besoin d’une armée d’internes pratiquant leur spécialité qui peuvent rester 24/24 à l’hôpital public ; et deuxièmement, elle implique qu’ils investissent le minimum dans leur clinique et si un patient a besoin d’un équipement spécial, ils le traitent à l’hôpital public où les investissements ont été faits par le secteur public. Afin que cette armée d’internes soit disponible, ils exigent des ayant terminé leur spécialité en France de recommencer une a deux années d’internat en Israel.

Savais-tu que Nefesh benefesh par exemple donne des bourses à des Jeunes Olim Anglophones qui viennent exercer en Israël ?

Amandine : Pourquoi ne pas faire ça pour les médecins français ?

Ezra : Ce sera difficile, puisque ça signifierait qu’il faille lever des fonds, et la gestion de sponsors absorbe toutes tes capacités. L’AAEGE Israel ne veut pas d’argent. Nous sommes tous bénévoles. Mais nous avons abordé tous les sujets. Nous avons réglé le problème des psychologues. Nous avons réussi à réduire le temps d’obtention des équivalences pour des diplômes français à un mois environ. Et tout ça par le volontariat.  

Amandine: Pourrais-tu me donner des exemples de ce que vous avez obtenu ?

Ezra : Par exemple, un jeune homme est arrivé après une école de commerce. Il a travaillé pendant quelques temps dans une société franco-israélienne. Il voulait démissionner. Il est très intelligent. Il a trouvé un poste dans une entreprise israélienne, et il devait prouver que son diplôme valait un master. Bien qu’il ait étudié cinq ans, nous avons découvert que ces diplômes valaient une licence en Israël. Nous nous sommes tournés vers une vaadat ha Knesset (commission parlementaire). Nous avons réalisé que la personne qui avait le dernier mot était un conseiller scientifique du Ministère, olé hadash lui aussi venant des Etats-Unis. Nous lui avons parlé et il a fait en sorte que l’état fasse une recherche à ce sujet. L’état a financé la recherche. Finalement, il a été décidé qu’un diplôme d’école de grande école française  était équivalent à un master, bien que celui-ci ne puisse mener à un doctorat (puisqu’une école de commerce ne demande pas un travail de mémoire).

Nous enseignons aussi comment écrire un CV. Nous donnons des conseils et des contacts. Nous faisons en sorte que les Olim multiplient les contacts. Tout est fait exclusivement par nos membres bénévolement et sans déléguer le travail a des fonctionnaires.

Certains membres sont des amateurs d’informatique. Grâce à eux, nous avons un petit site Web. Certaines Associations ont  dépensé 50 000 dollars pour leur site Web. Nous nous sommes demandés dix fois avant de commencer quelque chose mais jusqu’à ce jour tout ce qui a été fait était bénévole. Les gens prennent le temps de faire les choses.

 

 

 

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