MORGAN SPORTES :LE SOMMEIL ENGENDRE DES MONSTRES

Ecrit par admin sur . Publié dans

publié le 4 sept. 2011 09:45 par webmaster AAEGE   [ mis à jour : 23 juil. 2012 05:43 ]

 

Janvier 2006, Ilian Halimi, un jeune juif supposé riche parce que juif, est enlevé, puis séquestré et torturé par un groupe d’une vingtaine de jeunes de banlieue dirigé par Youssouf Fofana que les médias ont appelé « le gang des barbares ». Le procès s’est déroulé d’avril à juillet 2009.
Morgan Sportes a construit sa fiction « Tout tout de suite » à partir d’une enquête très informée sur ce fait divers monstrueux qui a suscité maints commentaires et émotions.

Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler sur l’affaire dite du « gang des barbares » ?
D’abord l’expression « Gang des barbares », inventée par les médias ou la police, me semble inadéquate.  Le terme « Gang » a fait sourire un des avocats de la Défense, Me Benson Jackson, qui est noir et américain. Les pieds nickelés tragi-comiques dont je retrace, dans mon livre, les faits et gestes, n’ont pas grand chose à voir en effet avec les gangs très organisés d’Amérique. Le mot « barbare »  est lui-même impropre, car ambigu. Il désigne d’une part un être cruel et, d’autre part,  pour les  Japonais ou les Grecs de jadis: l’« étranger ». Or si, indéniablement,  plusieurs membres de la bande, surtout leur chef, se sont montrés d’une cruauté monstrueuse vis à vis du jeune juif  qu’ils ont kidnappé (Elie dans mon livre),  ce serait trop facile de nous faire accroire que ces jeunes voyous sont « étrangers » à notre société. Ils sont pour beaucoup nés en France, ils ont la nationalité française, ils sortent de l’école française, ils regardent la télé française. C’est de notre pays donc que parle leur crime.  Fort évidemment, fils d’immigrés pour beaucoup, ils ont des origines géographiques diverses: Comores, Maroc, Côte d’Ivoire, Sénégal etc. Ils sont les enfants de cette « mondialisation heureuse » qui a appauvri leurs parents dans leur pays d’origine et a balancés ceux-ci , via l’immigration, sur le marché du travail en Europe . Ce fut le choix délibéré du patronat français dans les années 60-70: une main d’oeuvre d’importation pas chère plutôt que l’automation de l’industrie. Les Japonais ont fait le choix inverse…. Ce qui m’a poussé à écrire sur cette affaire, c’est son actualité extrême donc: c’est, à mes yeux, un symptôme.

Au demeurant, à part un fil  noir d’ironie qui, discrètement, parcourt le livre du début jusqu’à la fin, décelant la présence de l’auteur, je me suis efforcé de me mettre au niveau  intellectuel  des  membres de la bande, au ras des pâquerettes. ça a été  parfois très pénible pour moi,  pendant l’écriture du texte, qui a duré deux ans. Mon livre, en quelque sorte, est pavlovien. Ou hyperréaliste. Tout commentaire, tout jugement de ma part eût affaibli mon propos. Certains médias, sur cette affaire, ont écrit, quant à eux, de fort mauvais « romans ».

La victime est juive,  les kidnappeurs sont, pour beaucoup, musulmans (dont  huit catholiques convertis à l’islam). On rêvait sans doute de nouvelles guerres de religion. Je n’ai pas  voulu, quant à moi, aborder la politisation de l’affaire : après le meurtre. La narration brute des faits m’a semblé beaucoup plus politique  que tout commentaire politique. C’est un coup de poing.
On ne peut pas  expliquer un meurtrier à l’aide d’une  simple causalité socio-culturelle. A cet égard, je suis du côté de Dostoïevski. L’âme d’un Yacef , le chef de la bande, celui qui a (ou aurait) tué, est complexe, tortueuse. Les psychiatres  ont fait sur sa personne des réflexions intéressantes : ils ont dit, entre autres, que sa psychopathie avait trouvé son équilibre dans la psychopathie de notre capitalisme à son stade actuel : capitalisme qui – contradictoirement – demande à la fois un  investissement de travail à long terme, et incite à une consommation immédiate : TOUT, TOUT DE SUITE.

Les maospontexs, ironie de l’histoire qu’a relevée Regis Debray étaient sans doute les messagers de notre meilleur des mondes marchands mondialisés. C’est le jour  même de l’arrestation de Yacef que sort sur nos écrans le film de Fifty cents : « Get rich or die tryin’ ». Yacef,  sans le sou, a monté une petite entreprise criminelle. Il parle comme un businessman. Il dit qu’il fait des « investissements » , qu’il « gère » une situation. Comprenant que, sous pression de la police, la famille de l’otage ne paiera pas la rançon, il s’adresse au premier rabbin venu, pour rançonner la communauté juive tout entière.  Il emploie alors ces termes pour définir sa nouvelle attitude : « J’ai changé de stratégie de communication ».
Au demeurant il est évident que les gosses de cette bande (certains ont 17 ans) sont aliénés. Et que tout conspire à cette aliénation : l’industrie culturelle etc. L’école ne joue plus son rôle d’intégration.  Il suffit de voir les lettres qu’écrivent les détenus.  Ils n’ont  ni orthographe, ni, chose plus grave, grammaire.

Or la grammaire c’est la logique de la pensée. Des jeunes criminels de banlieue, les psychiatres disent souvent, c’est leur ritournelle : ils ne verbalisent pas !  C’est qu’ils n’ont pas de langage structurant. Faute de mots, ils passent à l’acte.

 

Morgan Sportes.

Mots-clefs :

Rétrolien depuis votre site.

admin

This information box about the author only appears if the author has biographical information. Otherwise there is not author box shown. Follow YOOtheme on Twitter or read the blog.